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Tai-Chi Yang, histoire de la création des mythes

4.9
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Tai-Chi Yang, histoire de la création des mythes. Nous avons vu dans la première partie de cet article comment l’histoire de Yang Lu Chan était racontée dans les branches du Tai-Chi des styles Wu-Hao et Sun – notamment comment il y était largement occulté – et y avons discuté de la création par Wu Yuxiang, à la fois de l’appellation « Tai Chi Chuan » et du mythe de Wang Zongyue et de son « Traité du Tai Chi Chuan ».

Nous verrons maintenant comment, dans la tradition réinventée de la branche du Tai-Chi Yang, l’histoire de Yang Lu Chan est rapportée, ainsi que le processus de création du récit des origines et de la généalogie. Nous discernerons ensuite les éléments mythiques des faits avérés, et examinerons pour finir les différences entre l’histoire communément admise et celle, réelle, que nous pouvons tenter de reconstituer.

Pour ceux qui ne connaissent pas du tout l’histoire du Tai-Chi, nous vous conseillons de commencer par l’article de synthèse Histoire du Tai-Chi et celui sur le Tai-Chi originel. Pour la pratique du Tai-Chi originel, voir Formation Tai-Chi en week-end à Lyon.

Embellissement de l’histoire de Yang Lu Chan dans la branche du Tai-Chi Yang

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Yang Jianhou 杨健侯 (1839-1917)

Le premier livre important publié par la branche du Tai-Chi Yang – dont on peut confirmer l’authenticité et la datation – est celui de Xu Yusheng 许禹生, un lettré disciple de Yang Jian Hou 杨健侯 (fils cadet de Yang Lu Chan), le « Manuel Illustré du Tai-Chi Chuan » paru en 1921.

Il y raconte comment Yang Lu Chan, ayant eu vent de la réputation de Chen Changxing, se mit à sa recherche et, accompagné d’un ami de son village appelé Li Bo Kui 李伯魁, se rendit à Chenjiagou pour lui demander de lui enseigner. Chen Changxing, refusant d’abord d’enseigner le Tai-Chi familial à des étrangers, aurait été impressionné par leur détermination, et aurait fini par accéder à leur demande. Ils seraient restés auprès de lui jusqu’à obtenir la totalité de l’enseignement puis seraient rentrés chez eux dans le bourg de Yong Nian (où Yang Luchan enseigna à Wu Yuxiang).

Il ne mentionne pas à quelle date ce voyage se serait produit, ni aucun indice permettant de le deviner (i.e. l’âge approximatif de Yang Lu Chan lors de ce voyage), pas plus que la durée totale de leur supposé séjour à Chenjiagou. Nous avons vu dans la première partie de cet article que le récit de la branche Wu du Tai-Chi avait tenté de faire disparaître Yang Lu Chan de la filiation. La branche Yang du Tai-Chi, par l’intermédiaire de ce premier livre de Xu Yusheng, va lui rendre la pareille en ne disant pas un mot de Wu Yuxiang pour l’évincer de leur généalogie du Tai-Chi. Le livre indique simplement, qu’avant de venir à Pékin, Yang Lu Chan a d’abord enseigné dans sa ville d’origine Yong Nian.

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Généalogie du Tai-Chi Yang selon Xu Yusheng

Ce premier livre de la branche du Tai-Chi style Yang se démarque nettement de celui de Wu Yuxiang par l’inflation exponentielle de discours théoriques et la création d’une filiation rocambolesque à des ancêtres prestigieux.

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Mont Wudang – Temple Taoïste

Zhang Sanfeng 张三丰 y est mit à l’honneur et le livre de Xu Yusheng énonce ce qui va être appelé à devenir la doxa des générations ultérieures du Tai-Chi Yang, en distinguant : d’une part, un courant interne des arts martiaux 内家拳 neijia quan, lié à Zhang Sanfeng et au taoïsme du mont Wudang 武当山 – courant auquel le Tai-Chi Yang serait rattaché – et, d’autre part, un courant externe 外家拳 waijia quan,  lié à Damo (Bodhidharma) et au Temple Shaolin.

Le livre de Xu Yusheng revêt une importance majeure car il est la brique de base sur laquelle les ouvrages ultérieurs vont se construire. Nous verrons que, dans ces derniers, pratiquement chaque génération va ajouter (plus rarement enlever) sa propre couche d’histoire, ses mythes, ses anecdotes et ses embellissements. Dit autrement, plus on va s’éloigner de la source, moins les faits seront avérés, et plus les commentateurs vont broder sur l’histoire des origines.

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Généalogie mythique du Tai-Chi Yang

La description de la genèse et de la généalogie du Tai-Chi Yang de Xu Yusheng est un étourdissant festival de name dropping, tellement concentré et décousu qu’il est impossible d’en tirer un sens à peu près intelligible. Elle se résume de fait à des arguments d’autorité par l’appel, en le moins de phrases possibles, au plus grand nombre possible de hauts noms de la culture chinoise traditionnelle.

zhuangzi-histoire-tai-chi-yang-lu-chanL’on y retrouve ainsi pêle-mêle : l’empereur mythique Fuxi 伏羲, le manuel philosophico-divinatoire du Yiking (易经 yì jīng), le légendaire Empereur Jaune 黄帝, les diagrammes cosmologiques du Hetu Luoshu 河图洛书 du Fleuve Jaune, le toujours très sage Confucius, le néo-confucéen Zhou Dunyi 周敦颐, le daoyin et les assouplissements, des bribes éparses de médecine traditionnelle chinoise, le maître Zhuangzi, le fameux médecin Hua Tuo, les moines bouddhistes de Shaolin, Bodhidharma, Wang Zongyue (le personnage créé par Wu Yuxiang),…

Il lâche un nom presque à chaque phrase et – sauf à se résoudre à aligner les noms dans une longue liste en les séparant simplement par des virgules – il lui eût été difficile de faire plus concentré. Son chapitre introductif est définitivement garanti et estampillé à très haute teneur en patriarches culturels.

Si l’on observe l’évolution générale dans le temps de la généalogie du Tai Chi Chuan, l’on peut distinguer trois moments principaux. Lors du premier, avant le milieu du 19ème siècle, la généalogie de la famille Chen reste humaine, ancestrale et historique (attestée par la généalogie du culte des ancêtres du clan). Le second, celui de la branche Wu-Hao débutant avec Wu Yuxiang, fait remonter plus haut dans le temps la généalogie et devient héroïque, avec le personnage de Wang Zongyue. Enfin, à partir du début du 20ème siècle, la généalogie et le récit des origines prennent une tournure mythique et font, notamment avec Zhang Sanfeng, intervenir des personnages légendaires aux capacités surnaturelles.

La même temporalité est à l’œuvre dans l’espace où la pratique du Tai Chi Chuan de la famille Chen d’abord strictement locale, devient ensuite régionale, puis nationale (elle deviendra internationale à partir des années 1960 et globale à partir des années 1980).

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Construction du récit de origines du Tai-Chi Yang

Sans même aborder la propension courante à idéaliser un Orient mystérieux dans le grand public, il est facile pour les lecteurs non spécialistes – ne connaissant pas nécessairement l’histoire de Chine ni les grands repères chronologiques et culturels, auxquels s’ajoute la confusion facilement créée par des noms chinois difficiles à retenir – de se perdre dans la narration et de se laisser porter par le flot du récit sans en discerner clairement les tenants et aboutissants. Aussi, pour mieux faire comprendre ce dont il retourne ici avec la généalogie créée de toutes pièces dans ce premier livre dédié au Tai-Chi Yang, transposons le récit dans un monde connu des lecteurs français.

boxe-francaise-charlemontImaginons que, pour diverses raisons, la boxe française – créée au 19ème siècle et d’abord connue sous le nom de Savate – ait été créée dans un village de Picardie, puis découverte par un riche bourgeois local, et qu’elle ait été amenée à se faire appeler « Boxe Chrétienne » à la fin du 19ème siècle. Imaginons qu’au début du 20ème siècle, une école parisienne de Boxe Chrétienne – où elle a depuis peu été introduite – tente de légitimer et valoriser son art en se réclamant de figures nationales illustres, afin notamment de se démarquer des écoles concurrentes et de jouer sur la fibre patriotique.

Imaginons que cette école retrace pour cela ses origines en allant chercher ses racines à Abraham, au Christ, à l’Ancien Testament et aux 10 Commandements dans lesquels il est dit – tout comme en Boxe Chrétienne (puisqu’il faut bien trouver des liens, aussi artificiels fussent-ils) – « tu ne tueras point ». Imaginons qu’elle crée une généalogie débutant avec Clovis, passant par Saint Thomas d’Aquin, les expériences mystiques et la connaissance des simples d’Hildegarde de Bingen, par Saint François d’Assise, Jeanne d’Arc, les exercices spirituels d’Ignace de Loyola,… Imaginons enfin que, dans cette généalogie, il soit dit que St Thomas d’Aquin, ayant vécu au 13ème siècle, a aussi enseigné en personne aux premiers pratiquants de Boxe Chrétienne du 19ème siècle.

Même en l’étoffant un peu, personne ne croirait à cette histoire. Pourtant, ce n’est ni plus ni moins que ce que nous raconte la généalogie créée dans ce premier livre consacré au Tai-Chi Yang. Malgré son invraisemblance et le manque de toute corrélation historiquement attestée, la fable construite par Xu Yusheng va être – en partie ou en totalité – communément admise, tenue pour véridique et appelée à devenir parole d’évangile.

tai-chi-yang-theorie-livresAu moins, la raison de ce déferlement de grands noms et l’objectif annoncé par Xu Yusheng sont clairs : il faut une théorie pour les arts martiaux chinois. Et avec cette théorie, il faut une histoire. La phrase la plus digne d’intérêt de son chapitre introductif proclame, en effet, on ne peut plus clairement :

« Les arts martiaux de notre nation sont les plus anciens, mais ne sont pas encore devenus un art intégré. C’est parce que les dernières générations de pratiquants se préoccupent de la technique, mais pas de la théorie ».

En d’autres termes, il va dorénavant s’agir de trouver une théorie pour la pratique. Et peu importe au final si la théorie, ainsi surimposée, décrit imparfaitement la réalité de la pratique du Tai-Chi Yang, voir même, si elle en est totalement déconnectée. Dans ce dernier cas, si la pratique ne cadre pas avec la théorie, on pourra alors toujours tenter de conformer la pratique à la théorie.

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Incohérences du récit des origines du Tai-Chi Yang de Xu Yusheng

Mais Xu Yusheng ne s’arrête pas là et, pour rattacher cette théorie à des auteurs classiques et au taoïsme, il fabrique de toutes pièces une généalogie foisonnante, dont l’objectif est de relier artificiellement Zhang Sanfeng à Yang Luchan.

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Chen Changxing 陈长兴

Parmi tous les personnages qu’il utilise pour bâtir cette généalogie, il inclut notamment celui inventé par Wu Yuxiang : Wang Zongyue 王宗岳. Afin de pouvoir relier celui-ci à Zhang Sanfeng, Xu Yusheng, peu effrayé par les incohérences, réussit le tour de force de placer Wang Zongyue à la fois à la fin du 13ème siècle et… au 18ème siècle, où, nous dit-il, il aurait enseigné à Jiangfa 蒋发 qui aurait transmis l’enseignement à Chen Changxing (1771-1853), le maître de Yang Lu Chan.

Il en va de même avec l’ermite taoïste Xu Xuanping que Xu Yusheng intègre dans son récit, qui, malgré sa barbe lui arrivant jusqu’au nombril et ses cheveux jusqu’aux pieds, courait, nous dit-il, aussi vite qu’un cheval.

Alors que, comme nous l’avions précédemment noté, le personnage de Jiangfa n’était jamais mentionné dans les branches Wu-Hao et Sun, il fait son apparition dans ce premier livre de la branche du Tai-Chi de la famille Yang. Et son apparition est même magique puisque le personnage de Jiangfa semble, lui aussi, doué du don d’ubiquité temporelle. En effet, si Jiangfa est bien historiquement attesté dans les chroniques familiales du clan Chen et est contemporain de Chen Wang Ting à la fin du 17ème siècle, ce premier livre de Tai-Chi Yang fait de lui un personnage ayant vécu à la fin du 18ème siècle.

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Les antilogies du récit du mystérieux Zhang Sanfeng

A vrai dire, Xu Yusheng n’est pas à une aporie près puisqu’il présente aussi, dans le même texte, le mythique Zhang Sanfeng comme ayant vécu au début du 12ème siècle, puis comme un mandarin du début de la dynastie mongole des Yuan à la fin du 13ème siècle, puis enfin comme un lettré ayant été remarqué par le premier empereur de la dynastie Ming à la fin du 14ème siècle.

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Zhang Sanfeng

Comme il le remarque lui-même, ce confucéen modèle aurait été un passionné de peinture, de calligraphie et de poésie mais, étonnamment, malgré une douzaine de sources le mentionnant, aucune ne fait mention d’un quelconque intérêt de sa part pour les arts martiaux. Qu’à cela ne tienne, pour transformer un Zhang Sanfeng, présenté comme un lettré, peintre et poète, en sage Taoïste avant tout préoccupé de théories cosmogoniques et d’arts martiaux, Xu Yusheng a une solution : Zhang Sanfeng aurait eu une révélation et aurait été touché par la grâce martiale.

La petite histoire qu’il nous raconte est que Zhang Sanfeng, mandarin reconnu, fut invité à la cour du premier empereur Ming mais, qu’en chemin, il se retrouva bloqué au Mont Wudang. L’une des plus grandes divinités du panthéon taoïste, le Guerrier Noir, lui apparut alors en rêve pendant la nuit et lui confia les secrets de la boxe interne. Soudainement transformé en expert des arts martiaux par la grâce de la divinité, il put s’en servir dès le lendemain matin pour vaincre à mains nues des bandits qui sévissaient dans la région.

C’est ainsi que le poète confucéen serait, pendant la nuit, devenu un taoïste expert en arts martiaux. Zhang Sanfeng va même devenir une figure christique puisque, comme nous le verrons ci-après, dans certains récits, il sera supposé avoir prédit la date de sa mort puis être ressuscité.

Dans d’autres ouvrages de la branche du Tai-Chi Yang, des auteurs ont tenté de contourner la difficulté en affirmant que Zhang Sanfeng n’aurait pas vécu aussi longtemps mais qu’il s’agirait de deux personnes différentes portant le même nom.

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Le Guerrier Noir, Xuanwu 玄武

Mais dans ce cas, si le second Zhang Sanfeng est présenté comme le créateur du Tai-Chi Yang, et que le premier n’a rien à voir avec les arts martiaux internes, il est alors inutile d’en parler (si ce n’est pour faire accorder les dates). A l’inverse, si le premier est supposé avoir créé le Tai-Chi Yang, comment alors croire que ce soit précisément un homonyme qui se soit retrouvé, des siècles plus tard, à perpétuer une tradition supposée, alors que rien ne relie (en dehors de leur nom) ces deux personnages légendaires.

Cela ne change donc malheureusement rien au problème et prouve au contraire que Xu Yusheng, en voulant faire apparaître Zhang Sanfeng dans son récit mythique des origines, s’est pris les pieds dans le tapis entre les différents écrits faisant référence à ce dernier et les dates qu’il lui fallait faire coïncider avec les autres personnages mis en scène dans sa généalogie.

Si l’on se penche un peu attentivement sur la généalogie créée de toutes pièces par Xu Yusheng, on s’aperçoit que celle-ci est totalement abracadabrantesque et que les personnages qu’il met en scène apparaissent plusieurs fois à des époques différentes.

A sa décharge, la tâche à laquelle il s’était attelé, était impossible. Les récits qu’il cherche à relier et réconcilier – celui hérité de Wu Yuxiang, celui de la légende de Zhang Sanfeng, celui de Wang Zhengnan 1 et celui de Song Shuming 2 – sont, en effet, chronologiquement incompatibles. Ce qui n’a, semble t-il, pas été relevé est que Xu Yusheng, tout en précisant dans un premier temps, avec honnêteté, qu’aucune source connue n’indique que Zhang Sanfeng ait jamais été associé aux arts martiaux d’une quelconque façon, construit cependant ensuite un récit qui le fait précisément devenir un expert en arts martiaux. Ce faisant, à son insu, il avoue de facto que l’histoire qu’il nous conte est sa propre fabrication.

Dans l’imaginaire des penseurs de l’époque Ming qui vont créer le personnage légendaire de Zhang Sanfeng, celui-ci était avant tout un « immortel » mystique, passé maître en alchimie intérieure et en techniques ésotériques, incarnant un idéal confucéo-taoïste de retour sur soi, de spiritualité et de retrait du monde. Avec, des siècles plus tard, l’association inattendue de Zhang Sanfeng avec les arts martiaux, ce dernier passe soudainement du statut de Saint pacifique et introspectif à celui de Héros guerrier tourné vers l’action directe dans le monde.

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La construction du mythe de la Boxe Interne neijia quan

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Xu Yusheng, disciple de Yang Jianhou

Dans son travail de construction de l’histoire et de la généalogie, Xu Yusheng, en bon lettré, est allé rechercher dans les écrits antérieurs tous les textes et auteurs qui pouvaient, de près ou de loin, être reliés à ce courant « interne » qu’il cherche à ériger. Pour démontrer l’existence d’une transmission ancestrale de cette supposée lignée, il a alors retenu toutes les traces écrites, liées au taoïsme et/ou aux arts corporels, qui lui permettraient de corroborer ce qu’il cherche à prouver. Il les a ensuite reliées arbitrairement pour construire une pseudo-généalogie.

Aujourd’hui, cela reviendrait à rechercher le mot clé « gymnastique interne » ou « yoga taoïste » sur Google 3 et à bâtir une généalogie à partir des noms trouvés dans les résultats, en les classant tant bien que mal dans le temps et dans l’espace.

Ce qu’il présente comme une « lignée », dont on devrait normalement s’attendre à connaître les branches et les principaux représentants génération après génération, n’est en définitive qu’une liste de personnages, réels ou mystiques, que l’on a reliés chronologiquement les uns aux autres. Ainsi, dans cette « transmission », on saute parfois, sans aucune explication et contre toute logique, d’un personnage à un autre, même s’ils sont distants de plusieurs siècles. En d’autres termes, il a pris quelques points censés représenter la « branche interne » et a allègrement tracé des lignes entre ces points.

La quasi-totalité des personnages qu’il intègre dans sa généalogie, qu’ils soient historiquement attestés ou non, n’a, en outre, aucun rapport avec les arts martiaux. La reconstruction fictive de l’histoire de la branche Yang du Tai-Chi de Xu Yusheng est avant tout une composition littéraire.

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Sun Lutang 孙禄堂 (1860-1933)

Par-delà les contradictions et l’évidente mythologisation inhérente à la création d’un récit des origines du Tai-Chi Yang, ce qui apparaît en filigrane est que le livre semble avoir été préparé de longue date pour trouver des sources corroborant le récit initié par Wu Yuxiang mais a été publié en urgence ; qu’il n’a sans doute pas été correctement relu, s’il l’a été, et que les auteurs voulaient le sortir au plus vite.

Cela s’explique aisément quand on sait que la branche Yang venait de se faire prendre de vitesse par le premier livre publié sur le Tai-Chi quelques mois auparavant par Sun Lutang également à Pékin. De fait, une grande partie du livre de Xu Yusheng avait déjà été publiée les années précédentes sous forme d’articles dans son magazine dédié au Tai-Chi Yang et aux arts martiaux chinois.

Nous aurons l’occasion de revenir sur les raisons, liées au contexte historique de la fin de la dynastie Qing et du début de la période républicaine, qui ont poussé Xu Yusheng à créer cette mythologie et ce cadre théorique à la pratique du Tai-Chi Yang transmise par Yang Lu Chan.

En attendant, ce qu’il importe de constater est que Xu Yusheng reprend et s’appuie sur les premiers éléments de généalogie créés par Wu Yuxiang, dont nous avons vu qu’ils étaient eux-mêmes une construction factice de ce dernier. Il les complète afin, d’une part, d’affirmer que Zhang Sanfeng est le créateur du Tai-Chi et de combler les vides en ajoutant des chaînons manquants permettant de relier Zhang Sanfeng, Wang Zongyue et Yang Lu Chan, et, d’autre part, de faire remonter la généalogie bien plus loin, en allant pour cela puiser dans les fondamentaux culturels – du point de vue d’un lettré – et les patriarches de la civilisation chinoise.

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Sun Yat Sen (Sun Yixian 孙逸仙)

Il poursuit en cela deux objectifs principaux. Le premier est de participer lui-aussi, à sa manière, à la quête identitaire et de construction nationale des intellectuels de l’époque. Le second, dans un monde de transmission du Tai-Chi désormais régi par les lois du marché et de la concurrence entre écoles ouvertes à tous – ou, plus exactement, à tous ceux qui en ont les moyens, puisque les tarifs de ces écoles ne sont accessibles qu’aux membres de l’élite urbaine – est de vaincre sur le terrain de la compétition ancestrale pour l’emporter sur celui de la concurrence commerciale.

En d’autres termes, le pédigrée ancestral est un argument marketing qu’il faut s’attacher à embellir. Passer totalement sous silence le nom de Wu Yuxiang et la branche Wu-Hao du Tai-Chi, comme le fait Xu Yusheng, et omettre de dire qu’il est le créateur même du nom et concept de Tai-Chi-Chuan, ainsi que de l’embryon de théorisation de la pratique et d’une généalogie, participent de la même logique.

Par ailleurs, Xu Yusheng, mandarin réformateur, ne manque pas d’insister sur le fait que les créateurs et ancêtres du Tai-Chi Yang sont avant tout des confucéens et que, s’ils deviennent taoïstes pour les besoins de la cause, il s’agit bien entendu d’un taoïsme philosophique et non pas d’un taoïsme populaire dont Xu Yusheng – dans un contexte de mouvement de réforme anti-superstition et après la débâcle de la révolte des Boxeurs incarnant justement ces croyances – tient absolument à se démarquer.

bapteme-de-clovisLa 3ème République française, dans son obsession monomaniaque de lutte contre ce qu’elle considérait comme son principal ennemi, l’Eglise Catholique, construisit le mythe national d’un héros païen, Vercingétorix, pour le substituer au fondateur par trop chrétien de Clovis.

Les intellectuels chinois réformateurs du début du 20ème siècle, dans leur volonté d’insuffler un esprit martial au peuple chinois et de construction de la nation, vont à l’inverse, non pas chercher à rejeter entièrement la faute de l’arriération du pays sur le taoïsme ou le bouddhisme, mais au contraire, au prix de quelques jongleries, chercher à réconcilier et intégrer à la fois l’apport du confucianisme et du taoïsme dans leur définition des racines culturelles chinoises. C’est précisément ce que fait Xu Yusheng à son échelle dans le monde du Tai-Chi-Chuan.

Par-delà les incohérences présentes dans cette création d’une filiation mythologique, une question d’importance qui n’a, semble-t-il, jamais été soulevée et sur laquelle nous reviendrons plus en détail, reste toutefois en suspens : comment Xu Yusheng a-t-il eu connaissance de Jiangfa ? Comme nous l’avons noté, celui-ci est en effet un personnage attesté dans les archives familiales du clan Chen, mais il n’est pas mentionné dans le premier livre consacré au Tai-Chi (celui de Wu Yuxiang et Li Yi Yü). Or, Xu Yusheng ne peut pas avoir eu accès aux généalogies du clan Chen ni avoir inventé le nom de Jiangfa. S’il connaît le nom de Jiangfa, il est probable que ce soit par l’intermédiaire de Yang Lu Chan. S’il ne le tient pas de lui, qui d’autre a pu lui rapporter ce nom ? Et comment a-t-il eu accès aux écrits de Wu Yuxiang dont il s’approprie les thèses ?

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L’histoire des origines du Tai-Chi Yang selon Chen Wei Ming

Quatre ans après le livre de Xu Yusheng, paraît en 1925 un autre ouvrage appelé à devenir une référence : « L’Art du Tai Chi Chuan » de Chen Wei Ming. Celui-ci, disciple du célèbre Yang Chengfu (le petit-fils de Yang Lu Chan), respecte la même trame que Xu Yusheng mais pimente l’histoire précédente de quelques agréments et louanges à Yang Lu Chan.

Des fioritures dans l’histoire de Yang Lu Chan

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Chen-Weiming 陈微明 (1881-1958)

Parmi les anecdotes qu’il ajoute à l’histoire de Yang Lu Chan, figure notamment celle indiquant que celui-ci aurait payé pour recevoir l’enseignement de Chen Changxing. Dans cette version, malgré plusieurs années d’apprentissage et après avoir dépensé tout l’argent qu’il possédait, Yang Lu Chan sortait toutefois toujours vaincu des combats qui l’opposaient aux autres élèves locaux. Une nuit, s’étant réveillé, il entendit des bruits de l’autre côté du mur de la cour. Il l’escalada et découvrit Chen Changxing en train d’enseigner le Tai-Chi à un petit groupe de disciples. A partir de ce jour, il décida d’aller toutes les nuits espionner l’enseignement de Chen Changxing.

Il précise opportunément que Yang Luchan devint le meilleur élève de Chen Changxing et que celui-ci aurait affirmé qu’avec le talent de Yang Luchan les autres n’arriveraient jamais à l’égaler. Il ne cite que deux autres disciples : Chen Gengyun, dont il ne dit pas qu’il est le fils de Changxing et, plus intéressant, Li Bokui, membre extérieur au clan Chen, dont il omet de préciser qu’il est originaire de Yongniang, le bourg d’origine de Yang Luchan, et surtout que tous deux sont allés ensemble à Chenjiagou.

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Le récit des origines du Tai-Chi Yang selon Chen Weiming

Chen Weiming, certainement conscient des incohérences, et parfois des énormités, du récit des origines du Tai-Chi Yang de Xu Yusheng, tente de corriger le tir, tout en conservant le fil conducteur de la narration et certains des personnages.

Pour cela, il commence par donner vie et matérialiser la figure trop virtuelle et éthérée de Zhang Sanfeng, en apportant notamment quelques précisions sur sa vie supposée ainsi que des détails sur son apparence physique. Tout l’exercice auquel il se livre est de le rendre plus réel – de l’humaniser – tout en lui conservant néanmoins un aspect héroïque le distinguant du reste des mortels par quelques singularités. Pour cela, il décrit d’abord son aspect « humain » :

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Zhang Sanfeng au Mont Wudang

« Il était courbé comme une tortue et avait le squelette d’une grue. Il avait de grandes oreilles et des yeux ronds. Il mesurait plus de deux mètres vingt. Sa barbe ressemblait à un trident et ses cheveux étaient enroulés en chignon au-dessus de sa tête. Il aimait porter un bonnet en croissant de lune ou un chapeau de bambou, et une veste de moine rapiécée. Il se riait de l’hiver et de l’été et, même à leur apogée, portait toujours les mêmes vêtements. Il ne cherchait pas à embellir sa tenue et tout le monde le prenait pour un homme de peu. Il pouvait manger comme un ogre ou jeûner plusieurs mois sans jamais avoir l’air affamé. »

Mais Chen Weiming conserve à Zhang Sanfeng son aspect prodigieux et est le premier, dans la littérature du Tai-Chi Yang, à parler de son pouvoir de résurrection en annonçant qu’en 1366, alors âgé de 130 ans, Zhang Sanfeng déclara en chantant qu’il allait mourir puis – frappant de l’intérieur de son cercueil prêt à être enseveli pour qu’on lui ouvre – ressuscita d’entre les morts. Il lui fait aussi rencontrer le père supérieur taoïste de Wudang à qui il enseigne, à la fin du 14ème siècle, où Zhang Sanfeng aurait alors été âgé d’au moins 140 ou 150 ans. En gardant la date de naissance donnée par Chen Weiming et en suivant les études récentes des documents historiques qui placent ce père supérieur au début des années 1390, il aurait même dû avoir au minimum 170 ans lors de sa résurrection.

Afin de concilier le surnaturel et le rationalisme, de ménager la chèvre taoïste et le choux confucéen, Chen Weiming, paraphrasant Confucius, compense ces miracles en affirmant que Zhang Sanfeng ne parlait jamais de magie quand on le lui demandait, mais qu’il était par contre intarissable lorsqu’il s’agissait de commenter les classiques confucéens.

Il s’attache ensuite à débroussailler le récit confus de Xu Yusheng et à en corriger les anachronismes les plus extravagants et les plus flagrants. Il déleste ainsi la généalogie du Tai-Chi Yang de tout ce qui précède Zhang Sanfeng (c.à.d. les branches de la Boxe Primordiale, des 17 Postures, de la Boxe Longue, de la Boxe des Neuf Cieux Inférieurs) ainsi que de la branche liée à Song Shuming. Ce faisant, en éliminant les branches les plus anciennes qui auraient pu à terme concurrencer sa légitimité, il érige de fait Zhang Sanfeng en fondateur ultime et unique du Tai-Chi Yang.

Mais les efforts de Chen Weiming pour rationaliser l’ensemble du récit des origines et la généalogie supposée du Tai-Chi Yang, ne lui permettent pas de rebâtir une chronologie pleinement cohérente. S’il conserve bien le récit d’une invitation faite à Zhang Sanfeng de se présenter devant l’empereur, l’étape forcée au Mont Wudang pendant laquelle les secrets de la boxe interne lui sont confiés lors d’un rêve, et la victoire à mains nues sur une centaine de bandits le lendemain matin, il en modifie l’époque et certains personnages.

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Song Taizu 太祖 (927-976), 1er empereur de la dynastie Song

Dans la version de Chen Weiming, le récit se passe désormais deux siècles plus tôt, lors de la dynastie Song, et Zhang Sanfeng n’est plus invité à la cour par le premier empereur des Ming mais par le huitième empereur des Song. Et ce n’est plus la divinité taoïste du Guerrier Noir qui lui apparaît en rêve, mais le premier empereur des Song.

Ces changements ne règlent toutefois pas entièrement les problèmes de cohérence. Ainsi, Chen Weiming affirme à la fois que Zhang Sanfeng est né en 1236, puis – alors qu’il est supposé être déjà adulte et un maître extrêmement reconnu – qu’il a été mandé à la cour par l’Empereur Huizong. Or, sachant que ce dernier régna de 1100 à 1126, cela signifierait que l’empereur aurait souhaité rencontrer Zhang Sanfeng … entre dix et vingt-cinq ans avant sa naissance.

Mieux encore, Chen Weiming précise qu’il aurait aussi été appelé à la cour par Yongle, le troisième empereur des Ming, qui régna de 1402 à 1424. En prenant en compte les deux occurrences citées, Zhang Sanfeng serait donc né à la fin des années 1000 et aurait encore été vivant plus de trois siècles plus tard.

Notons également que Chen Weiming (paraphrasant en fait la biographie de Wang Zhengnan de Huang Zongxi) est le premier à mentionner, dans le récit du Tai-Chi Yang, un personnage utilisant des frappes sur des points vitaux, capables de pétrifier un adversaire, de provoquer sa mort ou son évanouissement.

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Les sources de la construction du récit des origines du Tai-Chi Yang

La problématique à laquelle Chen Weiming se trouve confronté est la même que celle de Xu Yusheng : l’histoire du Tai-Chi Yang qu’il construit se doit de faire cohabiter trois sources et récits principaux quasiment irréconciliables. Fidèles à la tradition conservatrice lettrée, ni Xu Yusheng ni Chen Weiming ne font preuve d’inventivité et – sans toutefois jamais citer leurs sources – se contentent, dans la construction de leurs récits, de reprendre et de réarranger les éléments provenant de ces trois sources, et de relier ces dernières entre elles.

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Les sources de la construction du récit des origines du Tai-Chi Yang

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Zhang Sanfeng, la caution taoïste du Tai-Chi Yang

La première est la tradition taoïste liée à Zhang Sanfeng et au culte qui lui est rendu au Mont Wudang. Ce culte, voulu et mis en place sous patronage impérial, débute au 14ème siècle sous la dynastie Ming (1368-1644). Les recherches académiques ont montré que le personnage de Zhang Sanfeng n’a très certainement jamais existé, qu’il n’a en tout cas jamais été un taoïste de Wudang, et est en réalité une création littéraire.

De surcroît, comme évoqué supra, que ce soit dans les sources écrites ou dans l’iconographie, Zhang Sanfeng n’est jamais présenté comme étant lié, d’une façon ou d’une autre, avec les arts martiaux mais plutôt comme l’archétype de l’anachorète taoïste cherchant avant tout à se retirer du monde et à vivre une vie simple et méditative. Il est parfois aussi présenté comme un maître de techniques sexuelles ésotériques.

Notons encore que, parmi la liste des douze disciples de Zhang Sanfeng, attestés par la plus ancienne source écrite le concernant, tout comme lui, aucun ne pratique les arts martiaux. Chen Weiming ne cite que deux d’entre eux et, assez étrangement, transforme l’un des deux, un riche marchand4 , en simple pêcheur.

Zhang-Sanfeng-Wudang-Mont-TaoisteL’apport de cette tradition taoïste est d’autant plus problématique pour Xu Yusheng et Chen Weiming – et pour tous les théoriciens du Tai-Chi Yang à leur suite – que les différentes sources écrites mentionnant le personnage légendaire de Zhang Sanfeng sont discordantes et le font vivre à des époques différentes.

Comme le remarque en outre l’historienne du taoïsme A. Seidel « Les gazettes locales et la littérature des Ming regorgent de légendes, de rapports contradictoires et même de contes miraculeux rapportés par des témoins oculaires pourtant confucéens et savants ». Or, c’est précisément sur la base de ces écrits que les narrateurs du Tai-Chi Yang vont s’appuyer pour bâtir leurs hagiographies.

Notons pour la petite histoire que les études historiques sérieuses s’attaquant à la déconstruction des mythes – notamment celles, dans les années 1930, du formidable historien des arts martiaux chinois Tang Hao – qui démontraient l’inanité des liens supposés entre Tai-Chi et taoïsme, feront l’objet d’âpres débats en Chine et vaudront même à Tang Hao une tentative d’assassinat destiné à le faire taire.

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Wang Zhengnan et les arts martiaux internes

Ensuite, Chen Weiming et Xu Yusheng reprennent la toute première source écrite – la seule avant le début du 20ème siècle – mentionnant les « arts martiaux internes » 内家拳 neiija quan à la fin du 17ème siècle : l’épitaphe à Wang Zhengnan, rédigée en 1669 par le lettré néo-confucéen Huang Zongxi (1610-1695). Cette source 5 est, de toutes les trois, la moins sujette à caution.

Son auteur est un mandarin célèbre et un rationaliste. A minima, il n’y a pas de raisons de douter de l’existence de Wang Zhengnan ni du fait qu’il fût un pratiquant d’arts martiaux. Nous reviendrons plus en détail sur cette curieuse inscription funéraire, mais il importe cependant, en attendant, de noter plusieurs points.

Huang-Zongxi-Epitaphe-Wang-Zhengnang-Zong-Xi
Huang Zongxi 黄宗羲 (1610-1695)

D’abord, l’inscription ne mentionne à aucun moment de pratique nommée Tai Chi Chuan mais souligne simplement le distinguo entre les arts martiaux externes – liés au mouvement, au monastère de Shaolin et à Bodhidharma – et les arts martiaux internes, prônant l’immobilité et supposés être reliés au taoïsme du Mont Wudang et à Zhang Sanfeng. Le lien entre ces « arts martiaux internes », décrits par Huang Zongxi et son fils, et le Tai Chi Chuan, qui sonne aujourd’hui comme une évidence, ne sera en réalité fait que plus de trois siècles plus tard par les théoriciens du Tai-Chi Yang.

A la fin du 19ème siècle, Wu Yuxiang, en consultant les écrits des Huang, avait, lui, déjà bien réalisé les similitudes qu’il pouvait y avoir entre ce qu’il lisait chez Huang Zongxi et ce qu’il connaissait par Yang Luchan de la pratique de l’art martial de la famille Chen. Mais il avait choisi de ne pas utiliser ce terme d’art martial interne, et d’y substituer un de sa création, celui de Tai Chi Chuan, pour décrire l’art martial qu’il découvrait avec Yang Luchan. L’attrait de Wu Yuxiang et de ses frères pour le taoïsme n’est sans nul doute pas étranger au choix de ce nom de « Tai Chi Chuan » qui permettait de « taoïser » très clairement la pratique par l’un de ses concepts centraux.

Ensuite, le consensus général entre les historiens des arts martiaux chinois dans l’interprétation de l’épitaphe est que l’opposition proclamée par Huang Zongxi entre arts internes et arts externes, est en réalité une métaphore et ne doit pas être prise au sens littéral. Huang Zongxi, connu pour sa résistance à l’invasion et à la prise de contrôle de la Chine par les Mandchous en 1644 – qu’il refusa de servir en se retirant de ses fonctions – aurait par là souhaité secrètement critiquer le régime mandchou et, à mots couverts, indiquer la supériorité de la culture chinoise sur celle des Mandchous.

A ces derniers seraient rattachés l’extérieur, le mouvement (celui des barbares nomades) et le Bouddhisme (religion étrangère). La Chine serait à l’inverse symbolisée par l’interne, l’immobilité (celle d’un peuple sédentaire) et le Taoïsme (religion endogène). Comme nous l’avions indiqué dans un autre article (Enseignement du Tai-Chi Chen), les termes nei 内 “interne” et wai 外 “externe” sont des catégories fondamentales de la culture chinoise et la Chine se dit « pays intérieur » guonei 国内 et l’étranger « pays extérieurs » guowai 国外.

Enfin, Huang Baijia – le fils de Huang Zongxi et seul et unique disciple de Wang Zhengnan – déplore d’avoir arrêté trop tôt son apprentissage auprès de son maître et que l’art martial interne se soit éteint avec lui. Or, Chen Weiming affirme que l’enseignement de Zhang Sanfeng aurait été transmis, via Wang Zhengnan, à Chen Changxing et Jiangfa. Si l’art martial interne de Wang Zhengnan a pris fin avec lui comme le constate avec regret la source la plus sûre le concernant, il est par conséquent impossible qu’il ait été transmis ensuite, dans sa filiation, à Chen Changxing et Jiangfa.

Le lien artificiel que crée Chen Weiming pour rassembler les différents récits ne résiste pas à l’analyse. C’est d’ailleurs peut-être l’une des raisons pour laquelle il ne cite pas ses sources et ne dit pas que la généalogie et les anecdotes qu’il présente sont directement issues des écrits de Huang Zongxi et Huang Baijia. S’il l’avait fait – ce qui n’était toutefois pas une pratique courante à l’époque – n’importe qui aurait pu aller les consulter et démasquer la supercherie. Il est par contre surprenant que les historiens modernes des arts martiaux chinois n’aient pas relevé cette contradiction majeure, qui remet directement en cause le lien établi par les premiers théoriciens du Tai-Chi Yang entre le personnage légendaire de Zhang Sanfeng et la famille Chen.

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Le mythe de Wang Zongyue

Comme troisième source principale, les pères fondateurs du récit des origines du Tai-Chi Yang du premier quart du 20ème siècle réutilisent les éléments fournis par le « Traité du Tai Chi Chuan » attribué à Wang Zongyue, dont nous avons vu à l’article précédent qu’il était en fait une fiction construite par Wu Yuxiang. Ce dernier avait lui-même bâti son « Traité du Tai Chi Chuan » en puisant, d’une part, dans ce qu’il avait entendu de Yang Luchan et Chen Qingping, et, d’autre part, dans la biographie de Wang Zhengnan.

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Yue Fei 岳飛 (1103-1142)

De celle-ci, afin sans doute de ne pas divulguer la source de son emprunt, il ne retiendra pas le terme d’art martial interne et modifiera le nom de Wang Zong en Wang Zongyue. Certains auteurs pensent que, dans le contexte historique de la fin du 19ème siècle en Chine où Wu Yuxiang écrit son traité – celui d’une dynastie étrangère et de défaites face aux puissances occidentales et bientôt japonaise – le choix de ce nom est une référence patriotique au général Yue Fei.

Le célébrissime général Yue Fei (Yue Pengju 1103- 1142), héros de la résistance des Song à l’invasion de la Chine au 12ème siècle par les ancêtres des Mandchous, les Jürchen, est le symbole du patriotisme et de la loyauté. Or, zongyue – le nom inventé par Wu Yuxiang – signifie « révérer Yue », et l’allégorie de Wu Yuxiang serait donc un appel à l’esprit de résistance contre la dynastie mandchoue.

Il est intéressant de noter que dans la généalogie mythique du Xingyi Quan 形意拳 – la « Boxe de la Forme et de l’Intention », considérée comme l’une des trois grandes branches des arts martiaux internes – le général Yue Fei joue le même rôle de fondateur mythique que Zhang Sanfeng pour le Tai Chi Chuan. On lui attribue parfois aussi la création d’une variante du qigong des « Huit Pièces de Brocard » baduanjin 八段錦 .

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Les étapes de la construction du récit du Tai-Chi Yang

L’un des points clés dans la réinvention de la tradition du Tai-Chi Yang est la place centrale de Zhang Sanfeng qui, à la croisée des chemins narratifs, permet – non, comme nous l’avons vu, sans difficulté logique– de relier entre eux les différents éléments.

Paradoxalement, c’est cette mythologie réinventée du Tai-Chi Yang – dont l’objectif initial était à la fois nationaliste et commercial – créée par un petit groupe d’intellectuels entourant les deuxièmes et troisièmes génération de la famille Yang, qui va assurer son succès dans les couches bourgeoises et urbaines de la Chine de l’époque républicaine.

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L’évolution spatio-temporelle du récit des origines du Tai-Chi Yang

Parti de la pratique ancestrale locale de la classe paysanne la plus modeste de la société, l’art martial du clan Chen va, grâce à la conjonction d’un concours de circonstances et de contingences historiques, en l’espace de quelques dizaines d’années, devenir une pratique nationale reconnue, d’abord dans l’élite, avant de se généraliser à l’ensemble de la société.

Tai-Chi-Yang-Chen-Wu-Hao-Recit-Espace-Temps
Matrice spatiotemporelle du récit des origines du Tai-Chi Yang

Dans une société morcelée et clanique comme l’était encore la Chine au début du 20ème siècle, la construction d’un récit des origines mythique du Tai-Chi qui dépassa la portée spatio-temporelle extrêmement restreinte du culte des ancêtres du clan Chen, fut sans doute l’un des facteurs clés de succès de la réussite de sa diffusion au niveau national. En d’autres termes, s’il était quasiment impossible pour une personne étrangère au clan Chen de pouvoir se reconnaître et s’affilier à une pratique dont la figure tutélaire était le simple ancêtre fondateur d’un autre clan, il était à l’inverse bien plus aisé de le faire si ce fondateur était, comme Zhang Sanfeng, un immortel taoïste bien connu aussi bien dans la culture populaire que lettrée.

Le processus de création de clan culturel est en cela similaire aux anciennes corporations chinoises qui, elles aussi, réunissaient des personnes de clans et de lieux d’origines différents et se plaçaient sous l’égide d’un saint patron qui les dépassait tous. Notons également, sans pouvoir nous y attarder, que cette organisation spatio-temporelle de la généalogie du Tai-Chi Yang reconstruite à partir de la fin du 19ème siècle, est un décalque presque parfait de l’organisation des différents niveaux de la vie religieuse dans la Chine traditionnelle, allant des cultes locaux au territoire limité, au cultes impériaux couvrant l’ensemble de l’espace impérial, en passant par les « religions intermédiaires » du bouddhisme et du taoïsme.

Le choix d’un patriarche fondateur taoïste contribuera également à n’en pas douter, un demi-siècle plus tard, au succès de la diffusion internationale du Tai-Chi. En effet, par delà même l’intérêt pour la pratique elle-même, le Tai-Chi n’aurait jamais connu la fortune qui allait être la sienne sans l’imaginaire véhiculé par le taoïsme, sans l’attrait extrême-orientaliste, ni l’attraction du puissant aimant de l’imaginaire ésotérique taoïste chez les occidentaux.

Tai-Chi-Yang-Chen-Wu-Hao-Espace-Type
Typologie spatiale originelle des styles de Tai-Chi

Nous reviendrons de manière plus détaillée dans un prochain article sur la genèse et les étapes de l’invention de la tradition du Tai Chi Chuan et de ses origines après sa sortie de Chenjiagou. Contentons-nous pour l’instant de constater que l’acteur central de celle-ci est Wu Yuxiang, et que Xu Yusheng et Chen Weiming, et tous ceux qui viendront ultérieurement, ne feront en définitive que reprendre ses prémisses, et broderont ensuite autour (toujours avec Zhang Sanfeng), avec plus ou moins de bonheur et de rationalité, pour donner un peu de consistance au récit du Tai-Chi Yang.

Nous y verrons aussi le rôle important joué par Sun Lutang dans la construction et la diffusion de ces nouvelles formes de Tai-Chi et de l’histoire des arts martiaux internes, ainsi que ce que nous savons vraiment de l’histoire réelle de Yang Luchan. Nous y aborderons aussi les mutations majeures que subira, avec sa diffusion plus large, et le changement de mode d’enseignement, l’art martial originel de la famille Chen.

Pour une histoire classique du récit, tel qu’il est habituellement raconté, voir par exemple  Tai Chi Yang  et Tai Chi Chuan sur Wikipedia.

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Embellissement de l’histoire de Yang Lu Chan dans la branche du Tai-Chi Yang

Généalogie du Tai-Chi Yang selon Xu Yusheng

Généalogie mythique du Tai-Chi Yang

Incohérences du récit des origines du Tai-Chi Yang de Xu Yusheng

Les antilogies du récit du mystérieux Zhang Sanfeng

La construction du mythe de la Boxe Interne neijia quan

L’histoire des origines du Tai-Chi Yang selon Chen Wei Ming

Des fioritures dans l’histoire de Yang Lu Chan

Le récit des origines du Tai-Chi Yang selon Chen Weiming

Les sources de la construction du récit des origines du Tai-Chi Yang

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Notes de l’article Tai-Chi Yang (2)

  1. dont nous parlerons plus bas.
  2. Personnage fantasque et influent de l’entourage martial de Xu Yusheng, sur lequel nous ne pouvons nous attarder pour l’instant
  3. ou mieux, en cherchant sur Qwant…
  4. personnage historiquement attesté mais qui n’a en réalité jamais été disciple de Zhang Sanfeng
  5. avec celle de son fils, Huang Baijia, élève de Wang Zhengnan à qui il consacre une biographie et un « manuel technique » portant sur l’art martial de son maître

A propos Tai Chi Lyon

Disciple officiel de la lignée du Tai Chi Chuan originel de Chenjiagou (lieu de création du Tai Chi) sous le nom Pengju 鹏举, j'ai passé plusieurs années en Chine à me former et pratiquer avec Maître Zheng Xu Dong et pratique ces dernières années la Xiaojia avec des maîtres de Chenjiagou (disciples directs du célèbre Chen Kezhong).