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Tai Chi dans les parcs (1) : Traditionnel ou effet trottinette ?

Ma pratique matinale du Tai Chi dans un parc de la Tête d’Or enneigé et quasiment désert en janvier m’a décidé à écrire cet article dont le sujet me trottait en tête depuis un moment. La pratique du Tai Chi dans les parcs en Chine apparaît en effet souvent aux yeux du grand public occidental comme allant de soi. Rien ne serait plus traditionnel pour les Chinois que de s’entraîner au Tai Chi dans les parcs. Mais qu’en est-il vraiment ?

Vu de l’oeil du béotien, du touriste de passage en Chine ou du spectateur de reportages TV, ce serait même à se demander si le Tai Chi s’y pratique ailleurs que dans les parcs. Cette croyance est devenue tellement prégnante que la pratique du Tai Chi dans les parcs est parfois même présentée en Occident comme un argument commercial et un gage d’authenticité de l’enseignement. Suivant une logique voulant que si cela se fait effectivement traditionnellement ainsi en Chine, c’est qu’il doit y avoir de bonnes raisons, que c’est nécessairement positif, et qu’une pratique authentique du Tai Chi ne peut donc avoir lieu que dans les parcs.

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Tai Chi parc de Chenjiagou (jolie photo, mauvaise pratique…)

Il n’est pas jusqu’à un site à vocation scientifique comme Doctissimo qui ne reprenne la thèse en affirmant dans son article sur le Tai Chi Chuan qu’« il est d’autant plus efficace si les mouvements sont pratiqués en plein air ». En vertu de quoi le Tai Chi serait-il « plus efficace » en plein d’air ? L’article n’en dit évidemment rien et se cantonne à réaffirmer et propager la légende.

Mais qu’en est-il dans la réalité ? La pratique du Tai Chi dans les parcs est-elle réellement traditionnelle ? Qui pratique dans les parcs et depuis quand ? Quel type de Tai Chi trouve t-on dans les parcs ? Quelles sont les vraies raisons qui poussent les Chinois à pratiquer le Tai Chi dans les parcs ? Quelle est la tendance actuelle ? Pourquoi tous les pratiquants ne vont-ils pas dans les parcs ? Quels types de pratiquants ne vont pas dans les parcs ? Et où pratiquent-ils alors ?

Nous verrons que non seulement la pratique du Tai Chi dans les parcs n’est pas traditionnelle, mais qu’elle est, à l’inverse, extrêmement récente, qu’elle ne concerne que des formes urbaines et modernes de Tai Chi, et que, sauf cas exceptionnels, elle est, dans tous ses aspects, proprement anti-traditionnelle.

Dans cette première partie de l’article, nous aborderons la question de l’aspect “traditionnel” ou non de la pratique du Tai Chi dans les parcs, de ses origines et de sa diffusion dans l’espace et le temps. Nous consacrerons la deuxième partie (à venir) à exposer les principales raisons pour lesquelles le Tai Chi dans les parcs est en réalité proprement opposé à la pratique traditionnelle de l’art.

Pourquoi les Chinois pratiquent-ils le Tai Chi dans les parcs ?

Les conjectures erronées des raisons de la pratique du Tai Chi dans les parcs

Commençons par éliminer les explications fumeuses voulant, par exemple, que la pratique du Tai Chi dans les parcs permettrait d’harmoniser les énergies de l’homme avec celles de la nature, de capter les énergies des arbres centenaires et autres sornettes du même acabit. Elles ont autant de pertinence que les croyances similaires affirmant, entre autres, que les Chinois pratiquent le Tai Chi le matin très tôt pour des raisons de flux énergétiques différents selon les heures de la journée et les saisons, ou encore que, pour qu’il soit pleinement efficace, il faut commencer son enchaînement en faisant face au Sud.

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Auprès de mon arbre, le Tai Chi heureux 😎

Il est d’ailleurs amusant de constater que, pour la première assertion, cela reviendrait à dire que les Chinois pratiquent le Tai Chi avant tout pour ses vertus purgatives. En effet, avec la fonction et l’activité du méridien du Gros Intestin à leur acmé entre 5 et 7 heures le matin, l’objectif principal de la pratique matutinale du Tai Chi dans les parcs serait donc de mieux aller à la selle…

Bref, à moins d’être un adepte forcené de l’astrologie de comptoir qui procède  de la même rationalité que certaines de ces thèses, force est de reconnaître que ces croyances ne sont en réalité que les simples reliquats de conceptions cosmologiques – certains diront des superstitions – d’un autre temps. Laissons donc tout cela aux bobos en mal de spiritualité non transcendante fantasmant sur les bons sauvages, sur les gentils bonobos copulant gaiement dans la savane et autres chimères de retour à la bonté de Mère Nature. Voyons plutôt ce qu’il en est concrètement.

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Les raisons pragmatiques de la pratique du Tai Chi dans les parcs

Notons pour commencer que la pratique dans les parcs en Chine est un phénomène exclusivement urbain.  Si la remarque paraît triviale, nous reviendrons plus loin sur la raison pour laquelle elle est en réalité bien moins anodine qu’il n’y paraît de prime abord.

Si l’on excepte de notre considération l’enseignement public du Tai Chi moderne dans les écoles autour du village d’origine du Tai Chi et les sections sport des universités qui se déroulent respectivement dans les cours ou les gymnases, les principales raisons qui ont conduit les pratiquants urbains de Tai Chi à se retrouver dans les parcs sont :

  • d’une part, pour la pratique individuelle, la taille des appartements du parc immobilier de l’époque pré « communisme  capitalo-libéral » (qui débutera dans les années 1980)
  • d’autre part, pour la pratique en groupe, l’absence, jusqu’à il y a peu, d’espaces intérieurs privés suffisamment grands pour accueillir des groupes de pratiquants
  • enfin, pour les enseignants, en Chine comme ailleurs, c’est surtout un lieu d’enseignement gratuit.

Avoir une pièce suffisamment grande pour pratiquer chez soi est déjà une exception dans les villes européennes. Pratiquer le Tai Chi dans son salon, ou disposer d’une pièce vide dédiée, relève de la gageure en Chine et était quasiment impossible il y a vingt-cinq ans. Pour se faire une idée de l’évolution de la taille des logements et de l’étroitesse des appartements du parc immobilier hérité du communisme maoïste, il suffira de rappeler que la surface moyenne par personne a tout bonnement été quadruplée entre 1978 et 1990.

Pour ce qui est de la quasi-absence d’espaces intérieurs privés suffisamment grands, elle est liée, d’une part, à la fois aux conceptions traditionnelles de l’espace et de la « propriété privée » héritées de l’époque impériale, et, d’autre part, après les vagues d’abolition de la propriété privée de l’époque maoïste, à l’inexistence de tout bien immobilier  privé.

Des avancées progressives vers une forme de « propriété privée », spécifiquement chinoise, ne verront de fait le jour qu’avec l’ouverture de la Chine et le vent de libéralisation de l’économie, insufflés par Deng Xiao Ping à partir de 1978.

Dans les faits, le Tai Chi n’est pas exclusivement pratiqué dans les parcs mais dans tous les lieux publics suffisamment grands pour pouvoir le faire, qu’il s’agisse de larges trottoirs bordant certains boulevards ou encore des cours ou jardins des résidences urbaines quand elles en possèdent.

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Tai Chi dans les parcs de quelles villes ?

Les lecteurs pressés peu intéressés par la compréhension du contexte général de la pratique du Tai Chi dans les parcs,  peuvent se rendre directement à la partie consacrée à l‘évolution de la pratique du Tai Chi dans les parcs.

L’on ne trouvait jusqu’à il y a peu, des parcs publics, et, partant, des pratiquants de Tai Chi dans les parcs, que dans les grandes villes, les cités appelées shi . Aujourd’hui, les choses ont changé et de nombreux « bourgs-administratifs » zhen – les bourgades chefs-lieux de district  1  (xian cheng 县城) –  possèdent eux aussi leurs parcs publics.

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Tai Chi au parc et en tenue

C’est notamment le cas à Wen Xian 温县, le bourg le plus proche du village de Chenjiagou.

Bien qu’il puisse à première vue sembler surprenant de trouver des enseignants et pratiquants de Tai Chi dans des parcs à quelques kilomètres seulement de son berceau d’origine (voir Histoire et Origines du Tai  Chi Chuan), on les retrouve pourtant nombreux le matin, et le soir en été, dans le « Parc Zixia2» zixia gongyuan 子夏公园  et le « Parc du Taiji » taijiyuan 太极园.

Cette proportion importante de pratiquants de Tai Chi dans les parcs de Wen Xian est en réalité, une conséquence directe de la proximité et de l’influence du village de création du Tai Chi distant de seulement quelques kilomètres.

Lorsque l’on évoque le Tai Chi des villes et des bourgs en Chine, il faut également se méfier des biais terminologiques et tenir compte des proportions. Ce qui est ainsi vu comme un insignifiant « bourg de campagne » par les citadins des grandes villes chinoises est en réalité plus proche en Europe, de la taille d’une ville moyenne en ce qui concerne le nombre d’habitants.  Ainsi, si le district de Wen Xian compte un total d’environ 400 000 personnes, le bourg de Wen Xian avoisine à lui seul environ 100 à 150 000 habitants3.

Toujours est-il que, pour notre propos, c’est à peu près jusqu’au niveau du chef-lieu de district que l’on trouve aujourd’hui des parcs publics et des pratiquants de Tai Chi qui s’y entraînent. Au-delà, et en deçà, dans les villages et les campagnes, il n’y a quasiment jamais de parcs publics, et donc, pas de pratiquants de Tai Chi dans des parcs inexistants.

Le village de Chenjiagou, lieu de création du Tai Chi, avec son immense gymnase et ses grand parvis et « parc » attenants, est à cet égard, une exception qui confirme la règle  et s’explique aisément par le caractère particulier du village avec son afflux de pratiquants venant de toute la Chine pour y apprendre le Tai Chi.

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Tai Chi dans les parcs et démographie chinoise

Préciser que la pratique du Tai Chi dans les parcs se limite à une pratique urbaine pourrait paraître trivial mais ce serait oublier que l’exode rural et l’urbanisation en Chine sont des phénomènes extrêmement récents et qu’en 1953, lors du premier recensement de la République Populaire de Chine, moins de 10% de la population vivait alors en ville et que cela n’avait quasiment pas évolué trente ans plus tard (14% d’urbains en 1982).

En 1992, ce n’était encore seulement que 32% et ce n’est que depuis 2011 que le seuil de 50% d’urbains a été franchi. A titre de comparaison, le pourcentage d’urbains était en France de plus de 60% en 1960 et de plus de 80% aujourd’hui.

tai chi parc chine demographie urbains taijiquan lyonDe fait, parce que Mao craignait le soulèvement du peuple paysan sur lequel il s’était appuyé pour sa révolution, le pouvoir communiste chinois a pendant longtemps strictement contrôlé l’exode rural et interdit aux villageois de venir en ville (avec la mise en place d’un « passeport intérieur », le hukou, 户口dès 1958). 

Dans son aspect positif, cette discrimination entre paysans et citadins et le contrôle autoritaire des déplacements des premiers ont certainement permis d’éviter la formation de ghettos tels que ceux que l’on trouve en Inde.

A l’inverse, depuis les années 2010, le pouvoir encourage et organise les migrations internes des campagnes vers les villes. Avec l’explosion démographique chinoise et l’exode rural, les hameaux sont devenus des villages, les villages des bourgs et les bourgs des villes.

tai chi parc chine demographie explosion urbains taijiquan lyonComme nous l’avions incidemment fait remarquer dans notre article Tai Chi, Yangsheng (Longue Vie) et Médecine Traditionnelle Chinoise, le passage généralisé à la médecine occidentale, et notamment l’utilisation des antibiotiques, à partir des années 1950, ont permis à la  Chine de réduire de manière drastique la mortalité infantile et juvénile.

La modernisation de la Chine a abouti à une augmentation de l’espérance de vie moyenne d’environ 40 ans à cette époque à plus de 75 ans aujourd’hui, soit un quasi-doublement de l’espérance de vie en une soixantaine d’années.

Le phénomène a conduit à une explosion démographique qui fait passer la Chine de 580 millions d’habitants en 1953, à presque 1,4 milliard en 2015. Même la politique de l’enfant unique mise en place en 1979 (et assouplie depuis 2015) n’a pas réussi à enrayer le phénomène et la population a ainsi plus que doublé en moins de soixante ans.

La population urbaine chinoise a donc considérablement augmenté non seulement en pourcentage de la population totale, mais également en valeur absolue. La conjonction de l’exode rural massif et de l’augmentation drastique de la population a abouti à des densités de population urbaine de plus en plus élevées.

Le phénomène sera encore accentué par l’extrême inégalité de répartition de la population sur le territoire. En effet, hier comme aujourd’hui, la grande majorité de la population se concentre sur le littoral, les plaines et vallées de l’Est du pays.

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Adapté de T. Sanjuan (voir sources infra)

 

Pour notre sujet, la pratique du Tai Chi dans les parcs apparaît donc comme un phénomène récent et à l’origine circonscrit aux seules populations urbaines de quelques grandes villes de la côte Est.

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Evolution de la pratique du Tai Chi dans les parcs

Comme nous l’avons vu dans Histoire du Tai Chi (1), Origines et styles, après sa sortie du village de Chenjiagou au milieu du 19ème siècle, des formes simplifiées du Tai Chi à vocation gymnique commencent, au début du 20ème siècle, à être enseignées aux membres de la bourgeoisie naissante de quelques grandes villes chinoises de la côte Est. L’enseignement ne s’y fait alors pas dans les parcs (il n’y a pas de parcs publics) mais dans les locaux des associations sportives et culturelles chinoises nouvellement créées ou parfois de YMCA (qui ont introduit et gèrent le sport en Chine).

Il faudra attendre les années 1950, avec la volonté du gouvernement communiste de promouvoir les sports auprès d’un public plus large, pour que l’infime minorité d’urbains pratiquants de Tai Chi, faute d’infrastructures adaptées, commencent à se retrouver dans les parcs. Le premier documentaire chinois dédié au Tai Chi Chuan, réalisé en septembre 1959, fait ainsi la part belle à la pratique du Tai Chi dans les parcs.

Le fils cadet du célèbre Chen Fake, Chen Zhaokui, encore tout jeune et plutôt beau garçon,  y fait d’ailleurs une brève apparition (à 1:35 de la vidéo ci-dessous).

1er documentaire chinois consacré au Tai Chi Chuan, Septembre 1959

La pratique du Tai Chi dans les parcs ne commence en réalité vraiment qu’après la terrible Révolution Culturelle (1966-1976), période pendant laquelle le Tai Chi, jugé superstitieux, fut prohibé et totalement banni des espaces publics

Personnellement convaincu de l’intérêt national du sport et des arts martiaux4, Mao autorisera toutefois la pratique du Tai Chi dès 1969 dans une déclaration où il encourage le peuple à pratiquer les activités physiques, la gymnastique et l’escalade. Afin d’éviter le danger d’être accusés de propager des superstitions, les pratiquants de Tai Chi veilleront toutefois à changer le nom de tous les mouvements à connotations religieuses. Ainsi, à Chenjiagou, « le Gardien des Cieux pile le mortier » sera alors appelé « Mao pile le mortier ».

Toujours est-il que la pratique du Tai Chi dans les parcs apparaît parmi les populations urbaines des grandes villes de la côte Est qui ne représentent encore, comme nous l’avons vu, que 5 à 10 % de la population totale (sur un total de 14% d’urbains dans toute la Chine) au début des années 1980.

Parmi cette minorité, les pratiquants de Tai Chi ne représentent eux-mêmes qu’une proportion infinitésimale desdits urbains.  Au début des années 1980, la pratique du Tai Chi, et plus encore celle dans les parcs, est encore totalement anecdotique.

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Tai Chi dans les parcs dans les années 1980

Elle est non seulement anecdotique quantitativement mais le Tai Chi lui-même est aussi, à l’heure de la seconde ouverture moderne de la Chine, considéré par la majorité des populations urbaines – celles qui se veulent les plus « internationales » – comme une pratique rétrograde. Pour des urbains branchés qui souhaitent se démarquer du mode de vie des campagnes, s’intéresser à une pratique à leurs yeux associée à “l’ancien monde” est une aberration.

Avant le retour du patriotisme culturel et du nationalisme des années 2000, l’heure est à l’ouverture au monde, à l’attirance pour les cultures et modes de vie occidentaux, au libre commerce et à l’enrichissement. En un mot, le Tai Chi n’est pas encore devenu une mode et est, pour la quasi-totalité des Chinois, une pratique surannée, voire bougrement ringarde aux yeux des jeunes générations.

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Le fameux Qi Gong de l’ombrelle Yin Yang 😉

Les années 1980 marquent par contre, l’apogée des pratiques de Qi Gong qui prolifèrent alors et comptent des dizaines de millions d’adeptes, notamment dans les rangs du Parti Communiste Chinois (PCC).  De fait, ces pratiques, tout comme le Tai Chi, ont d’abord été encouragées et soutenues par le pouvoir chinois dans les années 1950.

Contrairement à l’idée commune, c’est en effet le pouvoir communiste qui va regrouper les pratiques corporelles principalement issues du bouddhisme et du taoïsme, mais également des démonstrateurs de foire, sous le nom aujourd’hui très médiatique de Qi Gong. Avant sa création et promotion par le PCC au milieu du 20ème siècle, personne en Chine n’avait jamais entendu parler de « Qi Gong »5.

Le gouvernement maoïste, en créant ce terme générique, voyait à la fois un moyen de rationaliser et de séculariser ces pratiques corporelles d’origine religieuse, et d’affirmer et de promouvoir les pratiques nationales (en tentant notamment de démontrer scientifiquement leur intérêt). Les pratiques de Qi Gong seront bannies lors de la Révolution Culturelle, puis réapparaîtront en force, notamment dans les villes, dans le courant des années 1980, à la faveur de l’assouplissement du contrôle social.

Après avoir été chassé avec fracas de la société chinoise, le religieux fait en effet son grand retour dans les années 1980. Mises à la porte de la société, les aspirations religieuses du peuple, tenues cachées pendant des décennies, reviennent alors par la fenêtre à la faveur de la promotion des pratiques corporelles et du Qi Gong.

Le Tai Chi bénéficie alors d’un effet d’aubaine induit6, dans le sillage des pratiques corporelles pseudo-religieuses du Qi Gong. Mais, bien loin de l’engouement de masse pour le Qi Gong, le Tai Chi reste une pratique très marginale.

Il est d’ailleurs symptomatique que les premières vidéos et reportages tournés directement à Chenjiagou, le lieu de création du Tai Chi, en 1981, aient été réalisés, non par des Chinois, mais par des Japonais passionnés d’arts martiaux. (voir Chenjiagou Vidéos Taijiquan 1981).

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Tai Chi dans les parcs depuis les années 1990

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Diabolo dans les parcs en Chine

En effet, ce n’est qu’à partir des années 1990 que la pratique du Tai Chi dans les parcs commence à devenir un phénomène courant dans les grandes villes.

Notons également que le Tai Chi n’est qu’une activité minoritaire parmi celles pratiquées dans les parcs. La danse en musique est certainement celle qui arrive en tête, mais l’on y retrouve aussi le chant, les jeux traditionnels comme le jeu de volant (jianzi毽子7) ou les très populaires toupie et diabolo (tuoluo 陀螺), parfois encore, le cerf-volant ou le wushu 武术 (ou kungfu 功夫, c.à.d. les arts martiaux chinois), sans oublier, bien entendu, la marche qui est en Chine, une institution après les repas.

Pour les grandes villes secondaires – celles en dehors des mégalopoles de la côte Est comme Shanghai, Pékin ou Canton, c’est même plutôt au milieu des années 1990 que le phénomène de la pratique du Tai Chi dans les parcs commence à se propager.

C’est aussi le moment où le nombre de villes, et donc de parcs, croît de manière importante : alors qu’il n’y avait en 1982 que 244 villes shi 市, elles sont multipliées par plus de deux en moins de 10 ans (570 en 1993).

Ainsi, dans la province du Henan (celle de Chenjiagou), réputée pour sa culture martiale et sa longue tradition de pratique des arts martiaux, la seconde ville de la province, la ville historique de Luoyang, ne commencera à voir la pratique du Tai Chi dans les parcs se développer réellement qu’à partir du milieu des années 1990. Rappelons qu’à cette période, moins de 30% de la population chinoise réside alors en ville.

Pour ce qui est des villes secondaires de niveau provincial, la pratique du Tai Chi dans les parcs ne commencera que beaucoup plus tard. En effet, comme nous l’avons vu, le gouvernement chinois s’était auparavant efforcé de contrôler et de restreindre l’exode rural. Le pouvoir central ne l’a encouragé et ne s’est attaché à développer des infrastructures urbaines publiques dans ces villes de 3ème rang que tout récemment.

Ainsi, les parcs et les espaces publics sont en Chine, des aménagements urbains extrêmement récents et la plupart des villes et bourgs secondaires ne possédaient aucun parc avant la fin des années 2000. C’est notamment le cas pour Wen Xian, le chef-lieu le plus proche de Chenjiagou.

Le Tai Chi dans les parcs est un phénomène éminemment moderne, qui commence à se diffuser au milieu des années 1990, et concentré dans les plus grandes agglomérations.

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Effet trottinette du Tai Chi dans les parcs

Si le Tai Chi dans les parcs est une pratique moderne et extrêmement localisée, l’on peut alors se demander d’où vient l’omniprésence de cette corrélation systématique faite entre le Tai Chi et les parcs, dans l’imaginaire occidental ?

Il s’agit d’abord d’un simple effet de loupe dû à la concordance, à la fois dans le temps et dans l’espace, entre la pratique du Tai Chi dans les parcs et la présence des observateurs étrangers.

Concordance dans l’espace : les lieux où se rendent les étrangers dans leur immense majorité, sont en effet, le plus souvent, les grandes villes de la côte Est où se concentrent précisément les pratiquants de Tai Chi dans les parcs.

Le biais n’est pas nouveau. Sous l’empire, pendant des siècles, la quasi-totalité des étrangers ne connaîtra de la Chine que Pékin et quelques grandes villes portuaires. Au 18ème siècle encore, Voltaire, défendant sa vision d’une Chine idyllique  – dans laquelle, pensait-il, à tort, des philosophes  éclairés gouvernaient    reprochait déjà à tous ceux qui osaient en présenter une vision moins bucolique, de n’en connaître que quelques ports marchands  :

tai chi parc lyon ports villes etrangers chine« Le savant auteur des Mémoires de l’amiral Anson témoigne du mépris et de l’aigreur contre les Chinois, sur ce que le petit peuple de Kanton trompa les Anglais autant qu’il le put ; mais doit-on juger du gouvernement d’une grande nation par les mœurs de la populace des frontières »8

Deux siècles plus tard, à la sortie de la Révolution Culturelle, la situation est à nouveau la même, et, dans les années 1990 encore, la majorité des étrangers ne connaissent souvent de la Chine que les grandes villes de la côte Est. Même vingt ans plus tard, en 2008, sur 43 millions de personnes ayant visité la Chine, plus de 60% d’entre elles se sont précisément rendues uniquement dans ces quelques grandes villes de la côte Est (Pékin, Shanghai, Canton, Hangzhou, Suzhou, Nanjing, Dalian, Qingdao).

Concordance dans le temps aussi : après des décennies de fermeture au monde extérieur, l’arrivée en plus grand nombre d’étrangers visitant la Chine au milieu des  années 1990, que ce soit pour le tourisme ou les affaires, coïncide exactement, d’une part, à l’augmentation de la population urbaine et de sa densité et, d’autre part, au début de la pratique plus large du Tai Chi dans les parcs.

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Les étrangers de passage en Chine, constatant dans les villes où ils se rendaient que des Chinois pratiquaient le Tai Chi dans les parcs, pensèrent qu’il devait en être ainsi partout dans le pays et que cela avait sans doute toujours été le cas.

Cet effet de loupe déformante fut de surcroît accentué par l’importante concentration de Chinois présents le matin dans les parcs, due à l’effet combiné de la rareté des espaces publics disponibles et de la densité de population urbaine. Pour des Occidentaux peu habitués à des densités de population aussi fortes, la vue de ces « nombreux » pratiquants (en réalité peu en proportion) de Tai Chi dans les parcs était saisissante.

L’idée voulant que, traditionnellement, les Chinois pratiqueraient le Tai Chi le matin dans les parcs était née et allait commencer à être colportée. Il est également intéressant de noter que les nouvelles activités réellement en vogue, se pratiquant dorénavant en salles privées, restent totalement invisibles aux yeux des observateurs de passage ou des journalistes. La mode depuis une quinzaine d’années dans les classes moyennes urbaines chinoises des activités de fitness et de musculation, il est vrai bien moins exotiques pour les occidentaux, pourtant en croissance exponentielle, est ainsi totalement occultée. 

taichi parc lyon trottinette electrique chineAfin de mieux comprendre ce trompe-l’oeil, l’on peut se demander quelle image de la France peut être rapportée par des touristes chinois ne voyant du pays – comme il arrive fréquemment –  que Paris, et seulement le Paris de la fin des années 2010 ?

En voyant  le nombre et l’exotisme de nombreux Parisiens circulant en trottinettes électriques, pourraient-ils légitimement en conclure et propager l’idée que « les Français se déplacent traditionnellement en trottinette » ? L’idée reçue de la pratique quasi exclusive du Tai Chi dans les parcs en Chine relève de la même logique.

Si d’aventure nos touristes chinois venaient à se promener le matin dans le parc de la Tête d’Or à Lyon, ils risqueraient peu de s’ébaubir devant  le nombre de pratiquants de Tai Chi, mais il y a fort à parier qu’ils ne manqueraient pas d’être stupéfaits et frappés du  nombre de Français marchant avec ce qui ressemble à des bâtons de ski, en pleine ville et en plein été. Pour nos promeneurs du Parc de la Tête d’Or de retour au pays, l’effet trottinette deviendrait alors peut-être l’effet bâtons de ski urbains.

Effet trottinette ou effet bâtons de ski urbains, nous verrons dans la seconde partie de cet article que le plus important n’est pas là, et que la pratique du Tai Chi dans les parcs est à l’origine, de manière bien plus essentielle, la quintessence d’une forme de pratique anti-traditionnelle9du Tai Chi.

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Pourquoi les Chinois pratiquent-ils le Tai Chi dans les parcs ?

Tai Chi dans les parcs de quelles villes ?

Tai Chi dans les parcs et démographie chinoise

Evolution de la pratique  du Tai Chi dans les parcs en Chine

Effet trottinette du Tai Chi dans les parcs

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Pour en savoir plus sur le Tai Chi

Sommaire Tai Chi dans les Parcs

Sources démographie chinoise

Exode rural, exode agricole en Chine, la grande mutation ? Claude Aubert

La fin des trois Chine, Thierry Sanjuan

Approcher les dynamiques régionales en Chine, Thierry Sanjuan

 

Notes de l’article Tai Chi dans les parcs (1)

  1. C.à.d. le plus bas niveau de l’échelle administrative chinoise directement hérité de l’organisation impériale, mis en place sous les Han il y a 2000 ans.
  2. Littéralement : « Parc de l’Enfant de l’Eté » ou, dans son acception ancienne, « Parc du Prince Xia ».
  3. Il est d’ailleurs parfois malaisé de comparer car le périmètre pris en compte en Chine dans les chiffres des populations urbaines inclut des territoires qui ne sont pas comptabilités ailleurs. Lorsque l’on demande sur place combien il y a aujourd’hui d’habitants dans la ville/bourg de Wen Xian, on entend systématiquement le chiffre, connu de tous, de 400 000 habitants. Mais il s’agit en réalité de la population totale du district de Wen Xian et non de son « chef-lieu » uniquement. En insistant auprès des habitants pour connaître le chiffre du seul bourg, l’estimation moyenne de la population de Wen Xian Zhen semble être de l’ordre de 100 à 150 000 personnes.
  4. Mao était un homme de son temps, celui du début du 20ème siècle, et il pensait que la faiblesse de la Chine était notamment liée à la faiblesse physique des chinois et de leur désintérêt pour les arts martiaux. Il déclarait ainsi en 1917 : «  Le pays est en train de se vider de ses forces. L’intérêt du public pour les arts martiaux faiblit. Chaque jour, la santé de la population diminue. […] Notre pays continuera de s’affaiblir si rien n’est fait ».
  5. En réalité, le PCC reprend, là encore, à son compte une idée issue du Parti Nationaliste Chinois au début du siècle.  Dans un sens un peu différent, ce dernier s’était attaché à promouvoir le concept de « travail interne » nei gong 内功.
  6. Notamment par l’adaptation marketing du discours de ses enseignants et maîtres, qui reviennent à ceux de l’époque nationaliste du début du 20ème siècle.
  7. Un sport attesté dès l’antiquité que les Chinois considèrent comme l’ancêtre du football, en pratique très proche du pitchak avec un volant.
  8. Voltaire, Oeuvres complètes, Tome 11
  9. Loin d’une quelconque idéalisation de la “tradition”, nous traiterons d’ailleurs dans un article à venir des forces et faiblesses de l’enseignement traditionnel, et notamment de ses effets parfois pervers pour la transmission.

A propos Tai Chi Lyon

Disciple officiel de la lignée du Tai Chi Chuan originel de Chenjiagou (lieu de création du Tai Chi) sous le nom Pengju 鹏举, j'ai passé plusieurs années en Chine à me former et pratiquer avec Maître Zheng Xu Dong et pratique ces dernières années la Xiaojia avec des maîtres de Chenjiagou (disciples directs du célèbre Chen Kezhong).
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